RDC : Le marché carbone en débat, entre opportunité climatique et défi de gouvernance
août 15, 2026Chronique de Génie Kande Kinshasa
Le projet de loi portant organisation du marché carbone divise. Déposé au Parlement, le texte vise à monétiser les atouts naturels de la RDC : forêts, hydroélectricité et minéraux de la transition. Mais pour une partie de la société civile, l’urgence législative masque un risque de précipitation.
La République démocratique du Congo n’a pas d’équivalent sur le continent. Elle abrite le deuxième poumon vert de la planète avec le bassin du Congo, détient d’immenses réserves de minéraux dits « verts » et dispose d’une capacité hydroélectrique colossale.
Selon le Rapport sur le climat et le développement de la Banque mondiale, la RDC est l’un des rares pays à pouvoir « changer la donne » dans la lutte contre le réchauffement. Ses forêts stockent à elles seules 44 gigatonnes de *CO2. Dans un monde qui cherche à contenir la hausse des températures à 1,5°C, ce capital naturel devient un actif économique.
Le marché carbone est l’outil choisi par le gouvernement pour le transformer en revenus. Principe : les entreprises qui émettent du CO2 paient pour compenser en finançant des projets de préservation forestière, d’énergies renouvelables ou de gestion durable en RDC. L’État espère ainsi attirer des financements, créer des emplois et financer sa transition.
C’est là que le bât blesse. Fogeka agency asbl et plusieurs organisations de la société civile ont publiquement demandé la suspension de l’examen du projet de loi. Leur argument : procédure accélérée, absence de consultation large , et base constitutionnelle jugée fragile.
Elles redoutent un scénario déjà vu ailleurs : des contrats signés dans la précipitation, des communautés locales exclues des bénéfices, et des forêts vendues à bas prix à des intermédiaires étrangers.
Le contexte rend le débat encore plus sensible. Depuis 2002, un moratoire encadre l’exploitation forestière industrielle. Sa levée potentielle, évoquée ces dernières années, pourrait remettre jusqu’à 20 millions d’hectares aux entreprises, et menacer 60 à 70 millions d’hectares de forêts intactes. Pour Greenpeace, même une exploitation sélective » ouvre la voie à la déforestation via le réseau routier.
Dans ce climat, un marché carbone mal encadré fait craindre l’effet inverse de l’objectif recherché.
Si le cadre est solide, les bénéfices peuvent être réels.
1. Financement climatique : Le marché carbone peut drainer des milliards de dollars. Un accord de 1 milliard de dollars est déjà en discussion entre la RDC et l’Initiative pour la Forêt de l’Afrique Centrale CAFI. Le marché permettrait de multiplier ce type d’investissements.
2. Valorisation des forêts sur pied : Plutôt que de vendre le bois, l’État serait payé pour garder la forêt intacte. Un levier direct contre la déforestation.
3. Développement local : Avec des règles claires, une partie des revenus peut financer les écoles, centres de santé et projets agricoles des communautés qui protègent la forêt au quotidien.
4. Positionnement géopolitique : En structurant son marché, la RDC s’impose comme acteur incontournable des négociations climat et attire les partenaires techniques et financiers:
Conséquences et risques si la loi passe en l’état
1. Spéculation et accaparement : Sans registre transparent et sans cadastre forestier fiable, le risque de double vente des crédits carbone et de conflits fonciers est élevé.
2. Exclusion des communautés : Les peuples autochtones et communautés locales vivent dans ces forêts. S’ils ne sont pas reconnus comme propriétaires et bénéficiaires, le marché créera plus de tensions qu’il n’en résoudra.
3. Greenwashing: Des entreprises polluantes pourraient acheter des crédits à bas coût pour éviter de réduire leurs propres émissions, sans impact réel sur le climat.
4. Faiblesse institutionnelle : La Banque mondiale elle-même souligne que pour tirer parti de ces atouts, il faut « un engagement politique constant, une gouvernance multi-niveaux cohérente, des cadres institutionnels clairs ». Or ce sont précisément ces garanties que réclame la société civile aujourd’hui.
Le gouvernement défend une loi nécessaire pour capter rapidement les financements climat. Fogeka Agency plaide pour une loi juste, qui protège la forêt et les populations avant de vendre du carbone.
Entre les deux, l’enjeu est simple : la RDC peut-elle éviter de répéter les erreurs des exploitations minières et forestières du passé?
Comme le rappelait déjà le rapport CCDR, les atouts existent. Reste à réunir les conditions pour en faire une vraie solution.
À Kinshasa comme à dans le monde, la crédibilité climatique de la RDC se jouera autant dans ses forêts que dans la qualité de ses lois.


